samedi 17 mars 2007

L'atelier des gourmets, Rennes, dîner du Mardi 6 Mars 2007

Celui qui descend du marché des Lices pour s'engouffrer dans la rue Nantaise plein d'entrain à l'idée d'y découvrir d'appétissants restaurants sera peut-être un peu rebuté de prime abord, quand son regard aura croisé celui de la vitrine de l'association Raoul Follereau qui ouvre la perspective de la rue. J'ai écris malgré moi celui de la vitrine, et il n'y a pas plus exact. Car c'est véritablement un regard que l'on croise quand on en examine la devanture, un regard glaçant, un regard parfaitement scandaleux pour tout dire, qui vous rappelle qu'en 2007 il faut encore que des gens se battent contre cette maladie parfaitement curable qu'est la lèpre, alors qu'on devrait depuis des décennies ne plus en entendre parler, comme c'est le cas de la variole par exemple. Si cette évocation apparait de mauvais goût dans un billet à vocation gastronomique, je dirai que le véritable mauvais goût sera celui que prendra le poulet Vindaloo ou l'agneau Roganjosh sur les papilles du touriste naïf qui, visitant une Inde un peu trop idéale, n'aura pu éviter de croiser un regard sembable à ceux que j'évoque. Cette petite leçon de morale, ce n'est pas moi qui la fait, c'est, en vertu du hasard du monde, la rue elle-même, à qui prête attention à ce qui l'entoure. Si je la retranscris ici, c'est qu'elle m'a frappé toutes les fois que je suis passé par ce bout de chemin, et ce peut-être d'autant plus que la première fois qu'elle me fut donnée, ce ne fut pas par cette simple image, mais par la réalité crue et tragique de quelques hommes croisés dans les venelles de Bénarès.
A quelques mètres de là, dans le même bâtiment, un contraste saisissant vous secoue en croisant la devanture de Le Guehennec. Nous n'y avons jamais mangé -quoiqu'il soit possible que les papilles y soient en fête- car là, ce sont les mirettes qui sont très en détresse : déluge de fausses boiseries aux tons clairs, nappes désespérement immaculées dont la patronne semble surveiller la blancheur, guettant vos doigts maladroits prêts à y renverser goutte ou miettes, atmosphère guindée-coincée, on songe aux pires significations du sous-titre La tradition. Peut-être un jour à l'occasion, à court d'idées pour un billet, pris d'un accès de témérité, Patoumi et G. se lanceront et affronteront le regard glacé et le foulard triste de madame, pour goûter les plats de monsieur.
Revenus sur l'autre rive, on croise successivement le Café Breton (où l'on n'hésitait pas à servir du porc cru à une femme enceinte, arguant que "c'est comme ça que ça se mange, madame", et où l'on vous invitait à partir à peine le dessert fini pour libérer la table, en échange d'un café gratis au comptoir -mais depuis les propriétaires ont changé, et je ne sais rien des nouveaux) ; la Cantine Délice (nous y avions plutôt bien mangé, il y a longtemps, mais si l'on se rappelle un billet antérieur, c'est elle qui fut responsable de l'abominable syndrôme de l'entrée-plat-dessert intégral, il faudrait donc y retourner, avec modération, pour juger à nouveau l'esprit clair) ; le Refuge, (restaurant savoyard qui ne nous paraît jamais de saison, allez savoir pourquoi) ; El Popoca, (restaurant tex-mex dont la mémorable pina colada fut un peu gâchée par des burritos un peu trop bourratos, et qui semble avoir eu depuis quelques soucis avec les normes d'hygiène, d'après quelques bruits). Et puis l'on arrive finalement à l'Atelier des Gourmets, notre destination.
Nous avions déjà tenté d'y dîner, par le passé, mais avions été refoulés faute de tables libres. Conséquence de cette déception d'un soir, un oubli de plusieurs mois. Puis un mot d'une collègue, me suggérant que l'excellent cuistot de l'Arsouille tenait en grande estime son confrère de l'Atelier, me mit la puce à l'oreille. Nous avons donc réservé, c'est ici indispensable.
Nous y avons mangé trois fois, et la troisième fut de trop. Les deux premières fois, emporté par l'émotion d'un dîner en amoureux, j'avais trouvé la première salle où on nous avait installé plutôt agréable, genre bistrot un peu campagne. La deuxième fois, je l'avais presque trouvé mignonne : nous étions au bord de la fenêtre, assis à une petite table tranquille dans un coin, avec vue sur la rue à travers des rideaux rayés. La troisième fois, on nous installe dans la deuxième salle, et là, tout simplement, c'est moche : des suspensions coniques de chez Confo laissent voir leur ampoule jaunie, la lumière crue dévoile le moindre comédon, et le grotesque du numéro de cabot du sommelier-serveur ne trouve plus la moindre ombre pour se soustraire à nos regards affligés. Je passe sur le papier peint, la vaisselle, le livre de cuisine posé sur la table dont les recettes laissent Patoumi atterrée ("un faux Ginette Mathiot où on fait des paupiettes farcies au pain").
Comme on le sait, nous prenons une entrée, deux plats, un dessert, deux verres de vin et une San Pellegrino, mais notre cabot nous demande encore comment il va faire son calcul sur les menus ! J'ai envie de lui rétorquer que je m'en tape, que c'est son affaire, mais je n'ai pas cette impolitesse et je lui dis de faire à sa convenance. Cette remarque nous avait déjà été assénée la dernière fois, mais à la fin du repas seulement, et l'extase dans laquelle j'étais plongé avait grandement facilité mon indulgence. Cette fois, pas de quartiers.
Passons à l'assiette.
En entrée, nous choisissons une Vinaigrette de coques et joues de porc, espuma d'oignons blancs. Nous souvenant des joues de porc du Saint Amour, nous ne pouvons qu'être tentés, bien que la petite note Ferran Adriesque de l'intitulé m'incite à me méfier un peu.
On nous amène donc un bocal de verre façon Le Parfait. Première déception donc : le bocal lui-même est un ersatz. Difficile de décrire le plat : les coques et les joues de porc sont en tout petits cubes, on ne distingue aucune différence de texture (ce qui aurait été intéressant, le moelleux un peu élastique des joues de porc versus la tendre fermeté des coques) ; le tout baigne dans une vinaigrette qui donne à l'ensemble un goût très prononcé de... pâté de tête. Bon, quant à la question de l'espuma... De mon espagnol de lycée, je n'ai pas oublié que espuma veut dire mousse ou, si l'on veut mettre une note de légereté, écume. Je suis un peu déçu de voir que le chef ici, qui ne fait d'ailleurs pas de cusine moléculaire, sacrifie à cette insupportable mode qui consiste à dénommer tout ce qu'on peut faire avec un siphon espuma. Quand à l'effet en bouche, c'est une crème d'oignon sans intérêt, sa légèreté est d'ailleurs très vite retombée sous les assauts de nos fourchettes, pour se méler à la vinaigrette en un liquide informe. Je ne donne pas cher de cette entrée.
Un mot sur le vin : j'ai choisi pour accompagner cette entrée un verre de Saint Nicolas de Bourgueil 2005 Les Rouillières de Frédéric Mabileau. Alors oui, c'est fruité, ça se boit, mais c'est tellement du Saint Nicolas de Bourgueil que j'ai l'impression d'avoir déjà bu ça partout ailleurs. A mon sens, un vin sans la moindre personnalité.
Pour ne pas avoir l'air de cracher dans la soupe, je veux tout de même dire deux mots de notre entrée de la fois précédente. Nous n'avions pas noté le détail, et ma mémoire me trahit, mais c'était une sorte d'effilochée de crabe à la crème d'avocat, avec une légère vinaigrette citronnée. L'accompagnait une petite cuillère surmontée d'une noix d'oeufs d'un poisson dont le nom nous échappe ainsi qu'un peu de roquette. Sans l'intitulé et plus de précision du souvenir, ça peut sembler banal, mais en vérité c'était parfait. Alors quoi ? Le cuisinier a-t-il perdu la tête, la main, ou plus simplement sa toque ? Voyons la suite.
Le plat : Patoumi a choisi la Palette de porc fumé, Chou fleur vanillé, Bouillon émulsionné. Décidément, il s'est acheté un siphon et il ne s'en remet pas. Patoumi a jugé et tranché : le bouillon est insipide alors qu'annoncé "très savoureux" , la palette est fibreuse et sèche, l'ensemble manque totalement de fraicheur, trop lourd et trop dense, et pour finir le chou-fleur était un peu amer. En résumé : pas agréable en bouche. Le meilleur dans l'assiette, note Patoumi, ce sont les rattes, parfaitement cuites et bien sucrées, mais bon, pas besoin d'aller au restaurant pour manger des rattes.
J'ai choisi pour ma part le Filet de cannette au four, Poire au safran, Sauce sangria. Je n'irai pas par quatre chemins : c'était froid, ou à peine tiède. La cannette eut été succulente probablement, car bien saignante, mais peut on parler d'une cuisson réussie quand il s'agit de sang froid ? La sauce sangria se résume à une sauce au vin, cependant assez légère et subtile, mais elle est froide et commence à coaguler dans l'assiette. Je suis bouh.
Pour accompagner ce désastre, un vin de pays de la Vicomté d'Aumelas, Domaine Haut-Blanville, Rive Gauche. Celui-là en revanche, me plait beaucoup. A la fois fruité et bien structuré, avec des arômes très riches, en particulier de réglisse, un délice. Mais il s'ennuie un peu tout seul, d'autant qu'il lorgne sur la cannette en se disant que bien chaude, elle aurait fait une compagne digne d'intérêt.
Notre plat de la dernière fois était un lapin confit dans un fin jus réduit, aussi irréprochable que l'entrée qui le précédait, accompagné d'une purée de panais et de topinambours sautés (le serveur, comme cette fois-ci, était tout fier de nous annoncer quels étaient ces légumes, comme si nous avions l'air assez nigauds pour n'en avoir même jamais entendu parler). L'intensité des regrets de nos papilles face au misérable échec de cette fois-ci n'ont d'égale que l'extase qui fut nôtre la fois précédente.
Pour finir cet enterrement, nous avons présenté nos condoléances à un Gavottin au caramel. C'étaient donc des gavottes sorties de la boite, avec entre chaque une couche de mousse à la vanille au goût limite industriel.
Nous étions tellement dégoûtés que nous n'avons pas pris de café, et je suis rentré manger, piteux, avec ma chère Patoumi, un petit suisse Malo nappé de sucre cristal, car pour parachever le tout... je n'étais pas même rassasié. Et pour cause, nous n'avions pas fini nos assiettes... Aurions-nous pris chacun entrée-plat-dessert, comme l'indélicatesse du serveur nous indiquait qu'il est plus convenable de faire, cela n'aurait donc pas changé grand chose : nous n'aurions fait, ce jour là, que redoubler nos déceptions.
Alors quoi ? Quelle est la cause de ce naufrage ? Absence, changement ou maladie du chef habituel ? Nouvelle carte pas rôdée ? Jour de malchance ? Je ne détiens, et ne détiendrai probablement jamais l'explication, mais il est certain qu'une telle expérience dissuade pour longtemps de se risquer à nouveau en de tels lieux.


L'atelier des Gourmets, 12 rue Nantaise, 02 99 67 53 84

Posté par G.

3 commentaires:

Blogger Fabienne a dit...

J'adore ces petits suisses !

17 mars 2007 à 22:45  
Blogger Gracianne a dit...

On a compris, on n'ira pas. Espuma, ce mot est d'un snob, ca me fait toujours rire.

20 mars 2007 à 15:31  
Blogger aurélie a dit...

Je pense qu'il faut être un brin "nanti" pour critiquer ce resto.
Moi qui est l'habitude d'être regardés de travers quand nous rentrons dans un resto pour un dîner en amoureux, au moins ici on nous prend au sérieux (je tiens à préciser que j'ai quand même 22 ans). Les plats sont délicieux, je ne sais si c'est vous qui êtes tombés un mauvais jour ou moi un bon, en tout cas ce resto est toujours plein...
Personnellement, je n'ai pas l'habitude de trouver des restos où l'on essaie de vous partager son amour de la cuisine. Ou alors ce sont des restos avec les étoiles,le serveur en pingouin, mais là très peu pour moi, je ne me sens pas à l'aise...
Quoi qu'il en soit moi je vous conseille d'y aller (à moins que vous ne soyez habitués à des restos étoilés).

20 mars 2007 à 17:41  

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